La question de la référence aux œuvres en Arts Plastiques et en Histoire des Arts

Intervention de Mathias Bouvier, IA-IPR, Rouen lors du Plan National de Formation : nouveaux programmes d’arts plastiques 7 mai 2009

 


Dans cet intitulé "la question de la référence aux œuvres", la référence pose donc question et sans soumettre les œuvres à la question, car elles s'y déroberaient, il s'agit donc d'interroger la référence aux œuvres ou les références à l'œuvre. "Faire référence à", "être une référence pour" sont autant de formulations qui scellent la singularité d'une question au-delà d'une simple opposition binaire sujet percevant et objet perçu. Quelles références et quelles œuvres relevant des différentes formes d'expression artistique (architecture et art des jardins, arts plastiques et arts appliqués, cinéma, danse, musique, spectacle vivant, etc.) ? Et quelle perception ?
Une telle problématique est propre aux arts plastiques (et constitutive des arts plastiques) et dans le même temps commune à de nombreuses disciplines : histoire-géographie, français, langues… Les modalités de références sont différentes selon les champs disciplinaires et nous obligent dès lors à nous décentrer/recentrer pour analyser avec justesse cette question.
 L'orée de la mise en œuvre des nouveaux programmes d'arts plastiques et d'histoire des arts nous rend sensibles à cette question. Dans le contexte éducatif, sociétal et politique actuel ("politique de civilisation"), il s'agit de conserver notre attention à cette question, une vigilance sans crispation quand nos fils à plomb disciplinaires sont conservés (les nouveaux programmes d'arts plastiques en témoignant).
Mon ambition, face à cette problématique complexe, est mesurée : susciter des questions, ouvrir au débat en s'extrayant de toute polémique et en ayant conscience du fait que mon propos peut agacer les inspecteurs et formateurs aguerris que vous êtes. Ce propos est nourri de l'exercice qui nous est commun du terrain académique (la question étant donc passée au crible d'observations de terrain).
Le plan de mon intervention sera architecturé suivant trois points :
- de l'amont de la parution des programmes d'arts plastiques et histoire des arts en revenant, par retour réflexif, sur notre souche disciplinaire commune,
- aux nouveaux programmes d'arts plastiques et histoire des arts,
- puis à son aval avec l'accompagnement des professeurs et équipes pédagogiques.



L'AMONT

La référence aux œuvres filigrane les contenus de l'ensemble de nos précédents programmes, avec des variantes et constantes observables. Sans nostalgie, bref rappel historique en nous bornant à résumer certaines lignes de force à l'appui évidemment de programmes officiels, sans en épuiser la teneur exhaustive, et de textes de P. Saïet, en ligne sur certains sites disciplinaires académiques ou communiqué à l'occasion d'une précédente journée de l'inspection générale.
    Dans les programmes de collège de 1977, l’approche de l’œuvre d’art est conçue en donnant des clefs pour la déchiffrer, pour vaincre l’inhibition, voire l’hostilité de celui qui n’est pas préparé à la recevoir, tout en veillant à éviter la rencontre prématurée avec "certaines œuvres dont on peut craindre l’effet traumatisant sur de jeunes esprits". Il est question ici de "sensibilité esthétique". Le rôle "cathartique" de la sensation esthétique est invoqué. On parle d’éveiller l’enfant "à la beauté des choses simples" et de "le mettre en garde contre la laideur de ce qui peut composer son environnement : ses objets familiers, son habitat, son lieu de travail, son horizon…". Volonté donc d’éveiller la sensibilité, le sens esthétique, l’esprit critique et de favoriser la rencontre avec les œuvres. Sont prévus des compléments, l’architecture, enseignée en liaison avec le professeur d’histoire-géographie (pour les différents styles architecturaux) et l’artisanat d’art (en liaison avec le professeur d’éducation manuelle et technique - EMT). Cette formation à l'art et par l'art s'inscrit dans une répartition équilibrée entre développement, par une expérience personnelle, de la créativité de l’élève, et enrichissement d’un bagage culturel.
Les programmes généraux du collège de 1985-1986 se fondent quant à eux sur la trilogie écrit – oral – image. Ceux d’arts plastiques déclinent leurs objectifs en trois thèmes : appréhension du monde visible – expression plastique – culture artistique. On peut remarquer que ces appellations sont à peu près les mêmes que celles des programmes de lycée de 1982 : investigation du visible – expression plastique – connaissance des arts et donc références aux œuvres. En annexe des programmes sont mis en place des thèmes transversaux qui préfigurent, en forçant le trait, les IDD ou thèmes transversaux des programmes d'histoire des arts : consommation – développement – environnement et patrimoine – information – santé et vie – sécurité. Comme l’ensemble des disciplines, les arts plastiques sont déjà invités à s’y inscrire.
Les programmes de lycée (1994 modifiés en 2001 avec l'apparition de 3 thématiques : l’œuvre et l’image, l’œuvre et le lieu, l’œuvre et le corps) et de collège (1996) fondent les contenus d'enseignement sur les œuvres de création avec l'indication de mouvements artistiques et de noms d'artistes. Le monde auquel se réfère l'enseignement des arts plastiques est celui de l'art avec une permanence établie entre productions d'élèves et œuvres d'art issues de vastes champs de références (préhistorique, antique, médiéval, moderne, contemporain pour reprendre les classifications en vigueur dans les départements d'histoire de l'art, occidental/non occidental…). Dans les classes, tous les jours sont convoquées les images des œuvres anciennes ou contemporaines, voire les œuvres elles-mêmes. Par le biais de reproductions (papier ou projections via les banques de données diapositives puis numériques), de présentation d'œuvres dans l'établissement ou de visites de lieux de monstration et diffusion de l'art (musées, centres d'art, fonds régionaux d'art contemporain…). Cette imprégnation des œuvres étant portée par une pratique qui en intègre le geste, la matérialité et le questionnement critique. Ainsi la didactique des arts plastiques se fonde-t-elle sur l'articulation pratique/culture artistique. Les œuvres étant, selon les cas, incitation, matière du travail, objet d'étude ou d'analyse (approché par des moyens, des questions et des notions qui lui sont propres) ; elles sont sollicitées diversement pour répondre aux besoins de l'enseignement, tant dans son aspect pratique que dans sa dimension culturelle.
La question de la référence aux œuvres socle donc nos pratiques quotidiennes avec les réussites et les écueils que nous connaissons ; elle socle nos pratiques quotidiennes, qu'il s'agisse ici d'assise disciplinaire (avec une pensée disciplinaire déjà élaborée) ou de compétences professorales. Cette question est réactivée avec les nouveaux programmes d'arts plastiques et d'histoire des arts.



NOUVEAUX PROGRAMMES D'ARTS PLASTIQUES ET D'HISTOIRE DES ARTS

La question de la référence aux œuvres innerve les nouveaux, futurs, prochains et prochainement actuels programmes d'arts plastiques. La présentation générale en témoigne d'entrée de jeu.
L'intrication réfléchie entre les deux composantes fondamentales du programme (pratique, comme mode exploratoire de connaissances et de compétences, et culture artistique) consacre la référence aux œuvres (considérées "tant dans leurs dimensions plastiques et matérielles que par le réseau de leurs significations historiques et sociales"), référence aux œuvres qui assure le fondement des problématiques que les élèves abordent dans la pratique. Référence aux œuvres qui diffère de l'illustration, de l'accumulation de références.
La diversité des œuvres y est centrale. Ce large spectre se déclinant en genres, styles et périodes. Large spectre qui doit être particulièrement représentatif des grandes questions artistiques de l’histoire des arts (et constituer ainsi une souche culturelle commune au élèves sans pour autant scléroser voire fossiliser nos pratiques). Genres relevant sans exclusive des arts plastiques, de l'architecture, des domaines des images fixes et animées et des productions numériques. Périodes sans majorer excessivement la création artistique contemporaine au détriment d'œuvres plus anciennes.
Il est aussi attendu de cette diversité qu'elle "développe un esprit d’ouverture et concoure à tisser un lien social fondé sur des références communes. Les différences culturelles sont, en art, sources de connaissance et de questionnement. Les œuvres d’art ouvrent à la diversité des repères culturels, tant sur les aspects conceptuels que sur les aspects historiques, géographiques et sociologiques."
Les références (ou rapports pour citer les programmes officiels) aux œuvres sont envisagées, comme nous venons de le voir, selon des choix sciemment opérés, mais aussi en fonction des modalités de monstration des œuvres : reproduction facilitant l'accès aux œuvres par l’utilisation des nouvelles technologies, œuvre elle-même dont le contact direct est encouragé à l'intérieur de l'établissement scolaire (nombreux dispositifs temporaires ou pérennes - EROA, galeries…) ou au sein des structures culturelles.

Un encart histoire des arts au sein des programmes d'arts plastiques vient apporter confirmation de l'ensemble de ces points. La référence aux œuvres se trouve associée à l'histoire des arts. "Composante naturelle de la discipline, l’histoire des arts est donc abordée en arts plastiques en deçà et au-delà de l’expérience pratique qui en ravive les enjeux.". Ce paragraphe élargit toutefois la prise en charge de cette composante à l'ensemble des disciplines en situant les arts plastiques à côtés et en lien avec ces dernières (latéralement aux autres disciplines). En spécifiant que "la contribution des disciplines engagées dans de tels projets se fera sur la base des méthodes d’enseignement de chacune d’elle", sans donc qu'il faille renoncer aux spécificités de chaque discipline ni à la pratique artistique dans toutes ses composantes.

Cet encart accompagne ainsi la parution simultanée de textes officiels portant sur l'organisation d'un nouvel enseignement d'histoire des arts, textes qui dépassent peut-être l'horizon de nos attentes disciplinaires, sans pour autant recomposer l'horizon de notre discipline.
Nouvelle composante des disciplines entrant en application à la rentrée 2009 pour le 2nd degré (collège et lycée), l'enseignement d'histoire des arts dispose ainsi de programmes propres s’appuyant sur trois piliers : périodes historiques en concédant finalement une certaine souplesse par rapport au fil à plomb de la périodicité historique des programmes d'histoire géographie, domaines artistiques, listes de 6 thématiques pour le collège et 4 champs subdivisés en thématiques pour le lycée. Ce nouvel enseignement s'appuie sur l'expérience que nous connaissons depuis 1993 en lycée et le travail conduit avec les élèves sur les significations, usages, formes et techniques des œuvres d'arts
Cet enseignement reconduit des pratiques existantes dans le rapport aux œuvres reproduites ou réelles. Des partenariats avec des structures artistiques et culturelles, la fréquentation des lieux de création, de conservation et de diffusion de l'art et de la culture, notamment du patrimoine de proximité sont attendus.
Il instaure des situations pédagogiques déjà éprouvées (projets interdisciplinaires, IDD) dans la référence croisée aux œuvres. Impliquant ainsi la constitution d'équipes de professeurs discutée au sein des conseils pédagogiques, il serait mise en relation et non mise en ordre du temps, de l'espace, des domaines et disciplines.
Il ne manque toutefois pas de poser des questions (au-delà du défaut de règle comptable dans sa prise en charge horaire quantifiée pour les disciplines constitutives de la culture humaniste). Il n'y a certes pas de hiatus entre l'appel obligé à des références artistiques et les pratiques qui fondent notre discipline (introduire des questions en classe) mais la question de la question de la référence aux oeuvres n’est pas posée, dans les deux cas (arts plastiques et histoire des arts) en fonction d’une même perspective, ni des mêmes finalités. Dans un cas, la référence à l’oeuvre ou à un champ d’oeuvres peut être implicite,  convoquée simplement, par exemple, dans le cadre de la proposition de travail faite aux élèves qui se réalise dans la pratique.  Les références artistiques ne sont donc pas nécessairement présentes ou présentées mais elles constituent un référent théorique au travers de la pratique même. Il est d'ailleurs à noter qu'il ne suffit pas qu'il y ait dans le cours présentation d’une oeuvre (...) pour qu’on ait touché à l’artistique. En revanche, du côté de  l’histoire des arts, on touche plus strictement à une pratique culturelle. On doit donc faire référence de manière explicite à des oeuvres qui seront projetées ou observées au musée. L’enjeu, ici, est de comprendre dans son historicité même la place, le statut, la fonction d’une oeuvre d’art. Elle est donc première puisqu’elle constitue la matière même de l’enseignement qui est dispensé. On change donc de perspective. Ces deux enseignements sont complémentaires, ils travaillent avec un même champ référentiel que constituent les oeuvres d’art mais ils ne visent pas les mêmes apprentissages.
Ces constats nécessitent d'élaborer un plan d'action (formation aux contenus, prise en charge interdisciplinaire…).
   

L'AVAL

La question de la référence aux œuvres doit dès lors être travaillée dans des formations disciplinaires se situant à la croisée des nouveaux programmes d'arts plastiques et d'histoire des arts. Pour travailler à une unité de vue et de perspective, à une mise en cohérence globale de notre enseignement d'arts plastiques devant prendre en charge pour partie l'enseignement d'histoire des arts. Mais aussi pour travailler à la résolution de nos propres interrogations (qu'est-ce que l'historicité d'une œuvre ?) et pratiques (l'échantillonnage non problématisé, le catalogue de références accumulées qu'il nous arrive d'observer).
Ces formations de  professeurs aux contenus des nouveaux programmes (et plus particulièrement ici la référence aux œuvres dans les programmes d'arts plastiques et histoire des arts) croisent ce que nous labourons déjà :
• repères (ce que l’élève doit connaître dans le sens mobilisable et durable) : étude d'œuvres patrimoniales et contemporaines sollicitant notre souche culturelle locale à l'heure de la mondialisation et interrogeant les notions en jeu dans les programmes nationaux,
• partenariats enseignement et structures en sollicitant des ressources régionales,
• mémoire vive et non congelée inscrivant les objets d'étude dans des cahiers - journaux de bord d'arts plastiques - histoire des arts. Mémoire vivante qui conjoint l'acte de conservation, de mémorisation individuelle avec un programme d'organisation, de construction de la pensée,
• évaluation et validation d'acquis partagés dans un contexte qui pose actuellement question (épreuve d'histoire des arts au DNB).

La question de la référence aux oeuvres doit aussi être posée dans le cadre de formations interdisciplinaires. L'enseignement d'histoire des arts est mis en œuvre à la croisée des disciplines (interdisciplinarité et désectorisation, mise en synergie et organisation des équipes au sein des conseils pédagogiques). Il s'agit donc de fédérer tout en conservant un regard d'ensemble sur les plans scientifiques (comment doit-on envisager la construction culturelle des élèves), et pédagogiques.
La question centrale posée par P. Duclerc dans un article en ligne ("Le transfert des apprentissages en arts plastiques") retentit toutefois comme une mise en garde : "accumuler différents points de vue plus ou moins spécialisés pour traiter un thème commun (ce à quoi la transdisciplinarité est souvent réduite) ne relève pas du transfert mais de la concaténation Cela reste vrai lorsqu’il s’agit de polydisciplinarité (telle que l’a définie Edgard Morin), c’est-à-dire de complémentarité disciplinaire par l’assemblage ponctuel de spécialités pour un but donné, ce qui est principalement le cas dans la recherche scientifique. Transférer ne se résume pas à créer des liens entre les connaissances intellectuelles. Nous postulons, avec Viviane et Gilbert de Landsheere, qu’il s’agit de viser des comportements et que le transfert consiste à réinvestir un apprentissage (généralement construit dans un champ disciplinaire lorsqu’il s’agit de l’Ecole) pour le réactiver autrement, dans le même champ ou dans d’autres situations plus ou moins éloignées (y compris dans d’autres champs). La transdisciplinarité, pas plus que la polydisciplinarité ne sont des modes de transfert. "
A l'orée de la mise en œuvre des nouveaux programmes d'arts plastiques et histoire des arts, le pari passionnant d'inverser la donne doit être posé : faire en sorte d'inverser concaténation par transfert dans le cadre de ces enseignements.
Les programmes posent les choses et l'accompagnement doit déplier les choses en travaillant aux outils pour appliquer les nouveaux programmes d'histoire des arts, aux références (International/local) ainsi qu'à la pierre d'achoppement de la chronologie. Un tel travail doit capitaliser les expériences conduites (formations négociées sur site et expérimentations pédagogiques en cours) en sollicitant les partenaires pouvant l’épauler dans la réalisation de cet objectif  (DRAC, Service régional de l'Inventaire, établissements publics à vocation artistique et culturelle…). Et mettre en évidence au sein des thématiques les recoupements avec les programmes disciplinaires.
 


En guise de conclusion temporaire
   
Dans le cadre actuel de mise en œuvre de nouveaux programmes de collège d'arts plastiques, mais aussi d'histoire des arts, d'histoire géographie, de français…, il me semble donc que la question de la référence aux œuvres doit être élargie à l'ensemble des disciplines (voire des degrés, problématique escamotée dans mon exposé - progressions du cycle 3 à la 6ème pour une continuité des apprentissages et connaissance partagée des savoirs dispensés et des compétences développées entre conseillers pédagogiques, professeurs des écoles et professeurs du 2nd degré).
Non pour perdre notre spécificité disciplinaire.
Non pour perdre ce qui fait la richesse des arts plastiques hors des références "congelées" ou illustratives telles qu'observées dans certains champs disciplinaires.
Non pour perdre, selon la formule empruntée à Hölderlin, "l’errance sous l’impensable", mais en continuant à tracer des cheminements qui apparaissent presque par effraction, en établissant des rapprochements, en produisant des confrontations inédites qui favorisent la formation d'esprits critiques.
Question de la référence aux œuvres doit sans doute se poser en faisant valoir notre spécificité, en faisant référence à la croisée des disciplines devant mettre en œuvre l'enseignement d'histoire des arts. Ceci, j'entends pour l'enseignement d'histoire des arts, dans une conjonction de pratiques pédagogiques qui ne soit pas une concaténation sans cohérence pour les élèves. Un enseignement d'histoire des arts qui ne soit pas seulement imprégnation de l'élève par les œuvres qui deviendraient de simples objets de lecture. Mais un enseignement, celui d'histoire des arts, qui tire profit d'une discipline, celle des arts plastiques, permettant aux élèves d’apprendre à faire face à l’inattendu, à l’imprévisible, à l’indescriptible des œuvres et des pratiques plastiques.

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