Lycée Gérard de Nerval, Noisiel

Les oeuvres à thématique religieuse au lycée à travers l'étude du tableau d'Enguerrand Quarton, le Couronnement de la Vierge, exposé au musée de Villeneuve-lès-Avignon.

Michel Lechevalier. Lycée Gérard de Nerval, académie de Créteil

Il s'agissait, dans la continuité de l'Université d'été de Villeneuve-lès-Avignon, de réaliser une expérience pédagogique visant à recueillir les réactions spontanées des lycéens devant une œuvre à thématique religieuse.Le lycée Gérard de Nerval, où se déroula cette expérience, est situé à Noisiel, en Seine-et-Marne, au cœur de la ville nouvelle de Marne-la-Vallée. C'est un des premiers lycées à avoir ouvert une option histoire des arts, dès 1993.
Aujourd'hui, cet enseignement est bien enraciné dans l'établissement puisque 150 élèves sur 700 suivent les cours dispensés par une équipe de six professeurs de disciplines diverses: arts plastiques, histoire, lettres et musique.L'œuvre choisie pour réaliser le test fut le tableau d'Enguerrand Quarton, le Couronnement de la Vierge, exposé au musée de Villeneuve-lès-Avignon. Tous les élèves inscrits en histoire des arts ont participé à l'expérience

 

 

L'image du tableau était projetée sur grand écran à l'aide d'un projecteur de diapositives, tandis que certains détails étaient montrés grâce à des photos numériques prises sur place,
pendant l'université d'été.

Les élèves n'ont disposé d'aucune information sur l'œuvre: ni auteur, ni date, ni titre. Ils n'ont été guidés par aucun questionnaire, il leur a été simplement demandé de consigner par écrit, en un temps limité de 45 minutes, ce qu'ils voyaient et ce qu'ils ressentaient. Les copies, lues par un enseignant d'arts plastiques et un enseignant d'histoire, ont permis de recueillir une masse importante d'informations que nous avons regroupées pour plus de clarté en trois catégories: celles qui concernent la nature du sujet et la composition du tableau, celles relatives à l'analyse de l'iconographie, et enfin celles qui ont trait au sens religieux de l'œuvre.

La plupart des élèves voient que le tableau a un sujet religieux. Tous leurs commentaires et interprétations vont donc dans ce sens. Pourtant, dans quelques rares cas, ce n'est pas le religieux en tant que tel qui prédomine mais plutôt, de façon plus vague, une atmosphère de merveilleux. Par exemple, une élève croit reconnaître des fées dans le tableau. Ceci reste marginal, l'attitude commune est le décryptage et non la rêverie, même si certaines copies glissent parfois de l'un à l'autre.

En ce qui concerne la composition, la symétrie et son axe sont presque toujours évoqués. L'idée d'une division du tableau en plusieurs mondes est très largement majoritaire: les élèves parlent de division de l'espace figuré en paradis, terre et enfer. La division entre enfer et purgatoire est perçue par environ 10% des élèves. Le terme de purgatoire n'est pas toujours connu d'où l'expression d'un élève ayant perçu une différence entre les deux parties du tableau: d'un côté l'enfer, de l'autre «c'est pire que l'enfer».

 

 

Les commentaires des élèves se rapportant à l'analyse de l'iconographie sont bien sûr très nombreux et nous ne présenterons ici que ceux relatifs à la Sainte Trinité ainsi que ceux concernant la représentation des puissants de la terre. Il faut d'ailleurs noter que si le personnage de la Vierge est reconnu par une bonne moitié des élèves, la Sainte Trinité ne l'est que par environ 10% d'entre eux.L'identité du Père et du Fils est source de confusion, et les commentaires sont très divers: il est parfois fait mention de « deux hommes identiques » ou bien « les deux dieux » ou encore « les deux personnages qui ressemblent à Dieu ». On trouve aussi « deux hommes jumeaux »,« deux saints », « deux anges ». Une autre élève imagine une explication plus mathématique: « Il y a deux Christs pour amplifier, pour donner plus de valeur à l'événement ». On trouve encore « Dieu en double », un « deuxième Saint Esprit symétrique du premier »…

Un nombre assez important d'élèves, environ un tiers, identifie la colombe au Saint Esprit. A partir de là nous avons vu qu'un nombre d'élèves plus restreint parle de la Sainte Trinité. Pour la majorité des élèves, cependant, on observe dans les copies des erreurs dans l'interprétation de ce qui est figuré: la colombe, ou « l'oiseau blanc», est parfois comprise comme étant symbole de paix ou de liberté ou encore de pureté ou même d'espoir.

 

 

Par ailleurs, les personnages représentant les puissants de la terre, roi, empereur, pape et cardinal, ont intrigué les élèves. Si le roi et le pape sont souvent mentionnés, le cardinal reste mystérieux: « l'évêque avec un chapeau rouge » ou bien, « le dernier au petit chapeau rouge étrange ». Une autre élève procède par élimination: « On pourrait penser que trois d'entre eux sont des rois mages mais ce n'est pas le cas sinon l'un d'entre eux serait noir de peau » Enfin, une partie des fondateurs d'ordres religieux étant visible dans la photo représentant les puissants de la terre, certains élèves, peu nombreux, ont mentionné dans leur analyse les stigmates de Saint François.Si le sens religieux de l'œuvre est perçu par la quasi totalité des élèves, la nature de la ou des religions concernées n'est pas très claire pour certains. En effet, de nombreux élèves de confessions différentes ont tendance à projeter sur le tableau leur propre religion. Un élève voit d'un côté du tableau les catholiques et de l'autre les juifs, tandis qu'une élève de confession musulmane remarque « les différentes représentations de plusieurs religions: orthodoxe, musulmane, catholique et juive ». En écho aux événements récents une autre explique : « le Christ sépare la ville en deux, d'un côté il y a les chrétiens et de l'autre côté les musulmans. Le Christ est là pour faire régner la paix entre les deux religions ». Une autre élève décrit « les trois religions représentées dans la partie supérieure: le christianisme avec la Vierge Marie, l'islam avec les prophètes et le judaïsme avec les rabbins ». Une autre encore y voit le signe « que la religion catholique est tolérante vis-à-vis des autres religions puisqu'on peut voir une église d'un côté du tableau et une mosquée de l'autre ».Ces analyses œcuméniques laissent parfois la place, assez rarement, à quelques réactions très négatives chez certains élèves comme par exemple cet élève de 1ère qui « n'aime pas les tableaux à thème religieux, car c'est trop courant, pas assez créatif et de plus c'est souvent la religion chrétienne qui est représentée » et il ajoute: « je ne pense pas qu'on devrait inclure des œuvres à caractère religieux dans les classes, cela pourrait influencer les élèves. » Une autre élève s'exprime ainsi: « A l'époque de la mondialisation, il faudrait penser à s'ouvrir au monde, à toutes les cultures. Que faisaient les Perses, les Chinois, les Kanaks lorsque Carton peignait ?»

Certains élèves peu nombreux, éprouvent d'ailleurs un certain malaise à prendre en compte la dimension religieuse de l'œuvre. Dans l'ensemble, cependant, on observe peu dans les copies de jugements de rejet ou d'adhésion quant à la nature religieuse du tableau, les élèves restent assez neutres. L'œuvre d'Enguerrand Quarton est donc d'abord perçue comme étant à décoder. Les codes en question sont plus ou moins bien maîtrisés par les élèves, ce qui explique certaines méprises amusantes : les élèves veulent à tout prix voir ce qui est symbolisé dans cette œuvre et sont prêt à inventer si les connaissances font défauts.Dans leur opération de décodage, les élèves s'arrêtent à la reconnaissance des éléments les plus évidents (Christ, Vierge Marie, etc.). A quelques exceptions près, qui témoignent d'une culture religieuse assez solide, ils ne sont pas très familiers de cet univers qui leur reste plutôt étranger. Pour comprendre cette œuvre tous les élèves utilisent plus ou moins adroitement des outils appris dans le cadre de l'option Histoire des Arts, comme l'analyse de la composition du tableau. Ceci peut expliquer que la division de l'espace du tableau en divers « mondes » est très largement reconnue.Par contre, il ne semble pas y avoir d'hostilité quand au fond religieux de l'œuvre, mais une relative indifférence.
Comme il l'a été dit plus haut l'attitude est celle du décodage, de l'identification et cela semble impliquer une certaine neutralité quand à la nature religieuse de l'œuvre.Cette neutralité, qui l'emporte largement, est aussi complète en ce qui concerne l'éventuelle délectation esthétique que pourrait procurer ou non cette œuvre.

Ça n'est ni laid ni beau, l'œuvre d'Enguerrand Quarton apparaît comme une réalité à comprendre plutôt qu'à éprouver.